Liste des textes

Paul Juon, un compositeur romantique inconnu:
Une vie entre les nations
Une oeuvre entre les époques
(Article pour une revue musicale)

I. Une vie entre les nations

Paul Juon est né le 8 mars 1872 à Moscou, mais il était Suisse: son grand-père avait quitté les Grisons en 1830 et s'était établi à Goldingen, en Lettonie. Paul fait ses premières études au Conservatoire de Moscou avec Jan Hrjmaly pour le violon, avec Sergej Taneiew et Anton Arensky pour la composition. De 1894 à 1896, il complète ses études avec Woldemar Bargiel à l'Académie supérieure de Musique à Berlin. En 1897, il y entre comme professeur adjoint, et en 1906, Joseph Joachim le nomme professeur ordinaire de composition musicale. Depuis 1898 déjà, l'éditeur Robert Lienau publie ses oeuvres, et ses manuels de théorie musicale remportent également beaucoup de succès. Bien que certains lexiques le fassent passer pour Russe, d'autres pour Allemand, Paul Juon s'est toujours considéré comme Suisse, mais il a visité une seule fois sa patrie, le petit village de Masein (canton des Grisons).
Après la mort prématurée de sa première femme, une Russe, il avait épousé la veuve de son ami Otto Hegner, Marie "Armande", née Gunthert, de Vevey, et la famille passait toujours ses vacances en Suisse, d'abord à Langenbruck (BL), plus tard au bord du Léman. En 1934, il prend sa retraite anticipée et s'établit à Vevey, mais il ne trouve aucun contact avec la vie musicale de la Suisse. Les musiciens suisses l'ignorent presque complètement, et sa grande modestie l'empêche de se faire valoir. Pendant ces années d'exil, Paul Juon est accablé par la maladie et les soucis de la guerre, qui le touchent de près: son frère, le célèbre peintre Konstantin Juon, vit en Russie, un fils et une fille en France, le second fils en Allemagne.
Le 21 août 1940, Paul Juon meurt à Vevey, mais il est enterré à Langenbruck où reposent aussi son ami Otto Hegner et, depuis 1957, sa seconde femme Armande.


II. Une oeuvre entre les époques

Sa symphonie op. 23 a été créée en 1905 par Fritz Steinbach et jouée ensuite dans tous les grands centres européens, mais il est célèbre surtout grâce à ses oeuvres de musique de chambre. Dès 1912 paraissent aussi des éditions américaines. Pourtant, les critiques s'étonnent souvent qu'il ne soit pas mieux connu. En 1902 déjà, Wilhelm Altmann écrit dans la revue "Die Musik":
"J'ai honte de devoir avouer que, malgré mes efforts pour connaître les nouvelles oeuvres de musique de chambre dès qu'elles sont publiées, je ne connais le nom de Paul Juon que depuis fort peu de temps. Un premier examen hâtif des oeuvres en question m'a prouvé cependant que leur auteur mérite toute notre attention. Il s'agit d'un talent naturel très riche ("ein Talent von starkem innerem Drang"), un compositeur exceptionnellement doué..."
Dans la "Feuille d'Avis de Montreux" du 27 septembre 1926, on lit:
"...Il y a plus de 25 ans que Paul Juon est connu et estimé en Allemagne; nous le connaissons depuis deux jours; espérons que nous saurons réparer notre indifférence envers lui en inscrivant ses oeuvres aux programmes de nos grandes sociétés symphoniques. Nous lui devons cette réparation...."
En 1929 env., un journal de Berlin écrit:
"La vie musicale de Berlin:. . .Opus 82! Nos musiciens devraient rougir de honte en voyant ce chiffre et se demander pourquoi ils n'ont pas contribué à faire connaître les oeuvres de ce compositeur de toute première importance, une des têtes les plus fines qui aient jamais travaillé dans le domaine de la musique de chambre..."
La nécrologie des "Basler Nachrichten" du 10 septembre 1940 avoue: "... Chez nous, dans sa patrie, Paul Juon est malheureusement presque complètement inconnu ...", et en 1983 encore, une émission radiophonique de Walter Labhart porte le titre: "Paul Juon, un compositeur suisse oublié".

Un article de la "Königsberger Allgemeine Zeitung" du 24 octobre 1930 nous offre un témoignage original sur la situation que Juon occupe dans l'histoire de la musique:
"Entretien avec Paul Juon.
Le professeur Paul Juon, compositeur berlinois bien connu, qui, ce soir, dirige quelques-unes de ses oeuvres lors d'un concert radiophonique a bien voulu nous accorder un petit entretien. Quand nous lui avons demandé comment il voyait la future évolution de la création musicale, il a répondu à peu près ceci: Naturellement, il est très difficile de vouloir faire des prophéties dans ce domaine. La confusion cependant qui, il y a dix ans seulement, embrouillait tout, semble aujourd'hui céder la place à une vision plus claire. Avant, ce qui est typique dans les périodes de fermentation, tout le monde voulait nager contre le courant. Mais cette époque aussi avait du bon: elle nous a appris à accepter de bon coeur les dissonances. Que la musique d'aujourd'hui et de demain doive se distinguer de celle d'hier, c'est absolument clair pour le professeur Juon qui ne s'oppose nullement au progrès. Mais une chose, selon lui, devra changer. La musique devra recommencer à parler davantage aux sens, à l'âme. Pour cette raison, il est d'avis qu'un homme comme Arnold Schönberg s'est aventuré trop loin dans un courant froidement intellectualiste et que ce compositeur a abouti de plus en plus dans un cul-de-sac."

Paul Juon, formé à Berlin dans l'enseignement de Woldemar Bargiel (1828 - 1897), frère utérin de Clara Schumann, ne s'est pas joint au départ souvent assez tapageur pour la "nouvelle musique". Il a refusé d'obéir soit aux prophètes de l'atonalité, soit aux champions du néoclassicisme polytonal. Mais on devra se garder de le ranger parmi les démodés. Ce serait aussi faux pour Juon que pour Othmar Schoeck par exemple.
Par contre, cette réflexion peut expliquer pourquoi l'oeuvre de Juon est redécouverte justement à notre époque. La liste des 16 CDs montre que, depuis une dizaine d'années, une véritable renaissance de l'oeuvre de Paul Juon est en cours.


III. Traits caractéristiques de son style

La première sonate pour violon et piano op. 7, la sonate pour alto op. 15, le premier trio op. 17 ou le sextuor op. 22, qui datent tous du tournant du siècle, ne cachent pas l'influence de Brahms, à côté de celle de la musique russe, mais il serait faux de prendre Paul Juon pour un simple imitateur de Brahms. Les oeuvres de la maturité telles que la sonate pour flûte et piano op. 78, les "Litaniae" ou la "Légende" (op. 70 et 83) pour trio avec piano, le quintette à vent op. 84 ou la troisième sonate pour violon et piano op. 86, aujourd'hui encore, surprennent le public par l'originalité et la densité de leur langage haut en couleur, au point même de dérouter quelquefois les auditeurs moins avertis. La qualité du métier ne peut pas être mise en doute, même pour la plupart des oeuvres de jeunesse.

Cependant, il n'est guère surprenant que le public ait tardé à se familiariser avec ces oeuvres. La difficulté de la réception ne s'explique pas seulement par des raisons personnelles (la modestie de leur auteur et sa situation entre les nations) et historiques (la mode s'était détournée du romantisme). Deux traits caractéristiques peuvent en rendre l'accès difficile, même pour le public de notre époque.

1. Juon aime les rythmes irréguliers. Les mesures de cinq ou sept noires sont très fréquentes, bien sûr, mais on trouve même des morceaux qui prescrivent les mesures de dix ou de quinze croches. Dans d'autres pièces, la mesure change constamment, ou bien le rythme s'émancipe si complètement de tout mètre régulier, qu'il est impossible à l'auditeur de reconnaître la mesure prescrite. On trouve aussi des passages polyrythmiques plus ou moins étendus. Juon doit sans doute être compté parmi les grands innovateurs du rythme, car il a anticipé des méthodes qui, plus tard, ont rendu célèbres les noms de Strawinsky, Blacher ou Messiaen. La prédilection qu'il montre pour la valse ou les anciennes danses de la Suite baroque ne contredit pas cette constatation: le geste du danseur peut s'adapter aux deux manières.

2. Une deuxième particularité s'est montrée dès la première oeuvre qu'il a écrite, dix ans avant son opus 1. Dans sa "Grande autobiographie en sept tomes" qui est conservée dans les archives de son éditeur Robert Lienau (le manuscrit n'a que quatre pages, toutes pleines d'ironie et d'esprit), Paul Juon raconte que sa première composition, écrite à l'âge de 12 ou 13 ans, était un morceau pour piano qui s'appelait "Séparation et retrouvailles" ("Trennung und Wiedersehen"), et il ajoute qu'il a oublié tout le reste. Cette anecdote me semble d'une importance capitale: dès sa première oeuvre, le jeune compositeur ne voulait pas simplement faire de la musique, mais raconter une histoire. Pour lui, la musique n'est pas seulement un ornement, mais un langage qui transporte un message. Ce n'est pas la forme, mais l'expression qui compte pour lui. Parmi la trentaine d'oeuvres pour piano surtout, les mouvements qui portent un titre sont très nombreux, mais il y a aussi des oeuvres de musique de chambre qui portent des titres suggestifs ou des allusions à des sources littéraires: la "Rhapsodie" op. 37 et le "Trio Caprice" op. 39 sont inspirés par "Gösta Berling" de Selma Lagerlöf, les "Mystères" op. 59 pour violoncelle et orchestre par le roman de Knut Hamsun. Il ne s'agit pourtant pas de musique descriptive, "à programme". L'anecdote n'en est pas le contenu, mais le point de départ. Il ne s'agit pas de décrire ou d'imiter, mais de suggérer, d'exprimer. Dans certains cas, Juon a effacé ces titres, ou bien il ne nous dit absolument rien de l'histoire dont il s'est inspiré, mais sa musique nous invite irrésistiblement à en chercher une. Qu'on écoute à ce propos par exemple la "Légende" op 83!

On aimerait essayer de définir plus exactement les méthodes qui contribuent à cet effet. Le parlando ou recitando si fréquemment employé ne suffit pas à l'expliquer, et d'autre part, on ne peut pas prétendre qu'un manque de cohérence formelle en soit l'origine. Il est vrai que le ton très expressif détourne l'attention de la construction formelle, mais, bien que celle-ci soit souvent fort peu conventionnelle, elle est toujours parfaitement maîtrisée et claire. L'emploi fréquent de rythmes irréguliers y contribue sans doute, car plus le rythme s'émancipe de la rigidité du mètre, plus la musique ressemble à une langue. Mais en fin de compte, le phénomène doit être attribué à la richesse de l'imagination, à la liberté créatrice du compositeur, qui, cependant, n'est jamais arbitraire. Mais elle est exigeante: l'auditeur aussi doit stimuler son imagination, sa liberté créatrice.

Dans la lettre du 3 avril 1939 que Juon a écrite à son ami Hans Chemin-Petit (1902-1981), il l'exprime clairement: "Moi non plus, je n'aime pas du tout ces allusions à un programme. D'autre part, j'ai souvent constaté que la plupart des auditeurs sont très reconnaissants pour cette sorte de suggestions. C'est qu'ils n'ont jamais assez d'imagination, il faut toujours qu'on les chatouille un peu. Que de fois on m'a demandé: Qu'est-ce que vous avez pensé en écrivant ce morceau? Qu'est-ce que cette musique représente? C'est vraiment ridicule!!!"
Il parle de ses "Tanz-Capricen" op. 96, dont il a rendu illisibles tous les titres, dans la partition et dans les parties d'orchestre.

Madame Aja Erguine (*1900, la fille du compositeur) m'a raconté que son père disait souvent, que "les paroles, dans la musique, le dérangeaient." C'est que, pour lui, la musique est une langue dont le sens ne doit pas et ne peut pas être exprimé par une autre.


IV. Petit tour d'horizon de son oeuvre

Et pourtant, dans sa jeunesse, Juon se sentait attiré par la musique vocale. Il y a, à côté d'une trentaine de lieder, aussi deux opéras, mais il ne les a pas admis dans l'index de ses oeuvres. Les manuscrits n'en ont été découverts qu'au moment où la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne a reçu et catalogué la succession du compositeur. La plupart de ces compositions vocales sont des oeuvres de jeunesse ou de circonstance, en partie inédites ou perdues.

Une douzaine d'oeuvres pour orchestre (dont quatre symphonies) ont été écrites soit avant 1907, soit pendant les années d'exil à Vevey (1934-1940). Dès l'âge de 22 ans, dans ses premiers essais, il exige le grand orchestre avec quatre cors, trois trombones etc. Trois de ses quatre compositions pour orchestre à cordes sont destinées à des orchestres d'amateurs: op. 85, 87 et 92.
En outre, il y a trois concertos et une "Burletta" pour violon et orchestre, un concert pour violoncelle (les "Mystères" op. 59 mentionnés plus haut) et le "Tripelkonzert" op. 45 pour violon, violoncelle et piano avec orchestre. Jusqu'à présent, seul le deuxième concerto pour violon op. 49 a été enregistré sur CD, une très belle interprétation de Sibylle Tschopp. Un autre CD est en chantier qui contiendra le "Tripelkonzert", les "Mystères" et la "Burletta". A noter que Paul Juon, de 1915 à 1936, n'a écrit aucune oeuvre pour orchestre sauf le troisième concerto pour violon op. 88, qui date de 1931.

Des oeuvres pour piano (à quatre mains aussi) par contre naissent pendant toute sa période créatrice, mais il n'y a aucune sonate. Ce sont pour la plupart des recueils en forme de suites de morceaux caractéristiques. Les exigences techniques sont très variées, on trouve de petits morceaux charmants pour débutants à côté de grandes pièces de concert, car Juon était un pianiste remarquable et a souvent joué ses oeuvres au concert. Malheureusement, presque toutes ces oeuvres sont épuisées actuellement, mais les éditeurs vendent des copies d'archives. Ne capitulez pas quand, dans un magasin de musique, la vendeuse vous dit que telle oeuvre est épuisée: il faut que les éditeurs apprennent que l'intérêt pour la musique de Juon augmente. C'est alors seulement que nous pouvons espérer que de nouvelles éditions seront imprimées.
En 2000 paraîtra un premier CD où Tomas Kramreiter interprétera la "Sonatine" op. 47, les "Sechs Klavierstücke" op. 12, "Den Kindern zum Lauschen" op. 38 et "Zwei Schelmenweisen" op. 46

C'est sans doute la musique de chambre qui est le domaine le plus important dans l'oeuvre de Juon. Les CDs sont déjà fort nombreux. La moisson la plus riche nous est offerte par le Trio Altenberg de Vienne: les 2 CDs présentent l'intégrale des six trios qui montrent bien l'évolution de Juon entre 1901 et 1932, six chefs-d'oeuvre dans une interprétation qui ne laisse rien à désirer. Trois sonates pour violon et piano, deux sonates pour alto et piano op. 15 (1901) et op. 82a (1924; première version pour clarinette); une sonate pour violoncelle et une pour flûte: toutes les sonates de Paul Juon ont été enregistrées sur CD.
En outre, il faut mentionner le trio d'anches "Arabesques" (la dernière oeuvre de Juon), un divertimento pour clarinette et 2 altos, les "Trio-Miniaturen" qui sont sans doute son oeuvre la plus populaire.
Juon a écrit quatre quatuors à cordes (dont l'un n'a pas été publié), deux quatuors avec piano, deux quintettes avec piano (op. 33 avec deux altos, op. 44 avec deux violons), un quintette à vent, un sextuor pour instruments à vent et piano, un autre pour cordes et piano, et un octuor qui porte aussi le nom de "Kammersinfonie".

... et tout cela est encore à découvrir!

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 Thomas Badrutt, 5 juin 1999