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Paul Juon
par Eberhard Preussner
extrait du journal "Allgemelne Musikzeitung" du 11 juin 1926
De divers côtés, on constate que le moment est critique
dans l'évolution de la musique moderne; un revirement s'est produit
dans les méthodes qu'avait consacrées l'expérience;
elles sont sans attrait et n'offrent plus aucune possibilité. Les
uns prennent parti contre ce mouvement qui, affirmentils, ne procède
pas de la raison et n'est pas es rapport avec les traditions; c'est un état
chaotique, sans lien, qu'ils voudraient voir derrière eux. Les autres
ne désavouent pas cette période de lutte d'où sortiront
de nouveaux moyens d'expression; ils savent reconnaître en elle les
éléments d'une forme nouvelle. Mais dans les deux camps opposés,
il est de fait qu'on se plaît à constater que la période
d'errements et de vains essais a vécu. Le moment est venu de distinguer
parmi la horde nombreuse des compositeurs avides avant tout de publicité
et dont l'oeuvre n'aura qu'une vogue, ceux dont le talent est réel.
En première ligne, il convient de rendre à Paul JUON qui naquit
à Moscou en 1872 et vint s'établir à Berlin en 1897
la place qu'il mérite.
Notre but est d'attirer l'attention sur son oeuvre. Sa personnalité
n'a pas besoin d'être commentée; son oeuvre parle pour elle
mieux que nous ne saurions le faire. Cependant les sociétés
de musique de chambre, les directeurs et les solistes en discutent plus
encore maintenant que par le passé, car il est avéré
dans tous les cas que si amusante et récréative que puisse
être une musique banale et superficielle, le public ne lui préfère
plus la musique sérieuse.
La musique de JUON ne se laisse pas du tout pénétrer facilement.
D'elle on pourrait dire avec raison en s'inspirant de Busoni: "Le public
ne sait et ne veut pas savoir que pour communier dans une oeuvre d'Art,
il lui appartient de faire la moitié du travail". Et précisément
dans la musique de JUON, la tâche n'est pas aisée, car en général,
à première audition, elle échappe à la sensibilité
(à l'exception de certaines compositions telles, par exemple, que
"Humoresque" pour piano op. 12 Ne 3) et un auditeur passif ne
peut en saisir la forme dans sa grandeur.
Cette vigueur dans la forme est une des principales caractéristiques
de JUON; elle le place bien audessus des compositeurs de son école.
Un second trait qui lui est propre se révèle dans la mélodie;
il le doit surtout à la musique populaire russe. Des thèmes
d'une mélancolie véritablement russe donnent à ses
oeuvres un charme particulier. Contrairement à Mussorgskij, JUON
les refond entièrement et en fait une oeuvre d'art. Cet amalgame
de mélodie russe et de sensibilité européenne n'est
cependant pas aussi apparent que dans les oeuvres d'un Tsehaikowsky. Ces
échos de la musique nationale russe, qui sont parfois d'une joyeuse
envolée, complètent cet art et lui suggèrent des motifs.
Les oeuvres de JUON frappent aussi par la richesse de leur rythme qui se
rapproche de la danse. Dans ce champ également, le musicien russe
se révèle et si l'on jette un coup d'oeil sur le développement
de la musique moderne, en particulier au point de vue du mouvement rythmique,
on devra reconnaître en JUON l'un des propagateurs de cette pluralité
rythmique. La joie de changement fréquent de mesures (parfois mesure
après mesure), se trouve dans beaucoup de ses compositions.
A côté de cela, on trouve partout une harmonie hardie qui dans
son âpreté alternative a souvent conduit à une comparaison
avec Brahms. Toutefois dans ce genre, JUON suit sa propre voie, particulièrement
pendant sa maturité, et il ne peut pas être question de plagiat.
Néanmoins, et c'est justement le plus précieux, il n'y a jamais
eu chez lui un bouleversement de ce qui a existé jusqu'ici, mais
bien une construction selon un plan voulu et mûri par de sérieuses
études des chefs-d'oeuvre.
D'un regard jeté sur ses nombreuses compositions comprenant de la
musique pour piano, musique de chambre et musique pour orchestre, nous voyons
d'abord ceci: une préférence pour les formes courtes, exactes
et brillantes construites avec beaucoup de sûreté. De nombreux
exemples de ce genre se trouvent en particulier dans les compositions pour
piano, ainsi que dans la musique de chambre ("Silhouettes" pour
piano, violon et alto, op, 9a et 43a). La plupart de ces: morceaux ont été
composés sur la base d'un programme dans lequel l'élément
nordique joue constamment un rôle particulier. C'est ainsi que Juon
s'inspira à maintes reprises de Gösta Berling pour l'exécution
de ses plus belles oeuvres (le trio Caprice op. 39 - Rhapsodie op. 37).
Toutefois, il ne s'agit pas ici de musique à programme dans le style
champêtre. Le programme à représenter se transforme
constamment chez JUON en belles formes musicales desquelles l'on ne remarque
jamais la dépendance unilatérale de l'idée extra-musicale.
(Exemple dans le morceau "Satyres et Nymphes" 9 miniatures pour
piano op. 18, la "Naïade à la source" devient une
étude, "Nymphe s'enfuit" un scherzo, etc.)
Dans sa musique pour piano, nombreux sont les morceaux qui peuvent être
donnés dans les concerts, d'autres serviront à l'étude.
La phrase pianistique a constamment un style particulier et surprend souvent
par des passages de brillante virtuosité.
Mais le vrai domaine de JUON est la musique de chambre. Dans ce genre, il a créé des oeuvres qui font le mieux ressortir ses préférences. Dans ses 4 trios pour piano, 3 quartettes à cordes, 2 quartettes pour piano, 2 quintettes, dans le sexué et l'octet se manifeste une musique dont le naturel et l'originalité ne manquent jamais leur effet sur les auditeurs. Par exemple, si le trio Caprice op. 39 n'a lien perdu de sa vivacité ni de sa fraîcheur depuis la première exécution en 1908 - et l'on a pu le constater à la dernière exécution qui en a été donnée par le Trio Schumann-Hess la saison dernière - la preuve est donc faite qu'il s'agit ici d'oeuvres qui survivront à leur temps. A part le trio ci-dessus, les oeuvres suivantes méritent d'être mentionnées: trio pour piano op. 70, le quartette à cordes op. 67 qui a été joué l'hiver dernier par le quatuor Havemann, et les quartettes pour piano op. 37 et 50. Il doit être aussi fait mention des oeuvres pour orchestre, en particulier du magnifique morceau pour violon No 2 op. 49 et du splendide trio avec instruments solo, violon, violoncelle et piano ("Episodes concertantes" op. 45).
Tout ce que nous avons dit ci-dessus vaut pour toutes ces oeuvres: perfection dans la forme, captivant par la mélodie, le rythme et harmonie, elles appartiennent sans conteste à cette musique - que, par une faussé interprétation, l'on partage en musique d'autrefois, d'aujourd'hui et de demain - à cette musique de demain. Il est certain que les oeuvres de JUON auront une vie plus longue que certaines nées du désir actuel de faire sensation et qui tomberont dans l'oubli dans un avenir très prochain.
Allgemeine MusikZeitung, Berlin, 11. Juni 1926
L'auteur de cet article, Eberhard Preussner, en 1940, a commencé
à écrire un livre sur Paul Juon, dont le manuscrit inachevé
(43 pages) est conservé dans les archives de l'éditeur Robert
Lienau à Francfort. Il paraît que le projet a été
abandonné à cause de la guerre.